Dans les coulisses de l’enseignement académique

Dans les coulisses de l’enseignement académique

Je suis allé à la rencontre de 2 assistantes de la faculté de Droit. Dans un amphithéâtre se trouvent au devant de la scène nos lumineux Professeur(e)s. Toutefois, c’est la présence des assistant.e.s qui a retenu mon attention. Qui sont-ils ? Que font-ils ? C’est ce que j’ai voulu découvrir … 



Qui êtes vous ? … Quelle est la durée de votre contrat en tant qu’assistante ?  

A.M : « Je m’appelle A.M. J’ai fait mon Bachelor en droit ici à l’Université de Genève ainsi que mon Master en droit international et européen pour lequel j’ai éprouvé énormément de plaisir. Actuellement, je suis assistante au Département de droit public de l’Université de Genève. Je fais une thèse en droit international humanitaire avec le Professeur Marco Sassòli. Habituellement l’assistanat dure au maximum 5 ans. J’ai commencé avec un contrat de 2 ans et à ce jour, il a été renouvelé deux fois. » 

A.H : « Je m’appelle Anais Hauser, je suis assistante en droit des personnes physiques et de la famille à l’Université de Genève depuis 2 ans. J’ai fait effectué mon Bachelor en droit à l’Université de Fribourg. J’ai fait mon Master à Genève ainsi que l’école d’avocature. Par ailleurs, j’ai accompli mon stage d’avocat dans le canton de Vaud. Je suis assistante pour plusieurs cours. Il y a le cours de première année en droit des personnes physiques et de la famille ainsi que le cours du droit du divorce et droit de la personnalité en Master. » 

Le doctorat … qu’est-ce que c’est ?

A.M : « Il existe plusieurs types de thèse. Il y a la thèse entièrement descriptive et la thèse au sens propre du terme qui propose une nouvelle théorie qui n’existe a priori pas. Donc l’idée est de partir d’une problématique pour ensuite proposer une solution. Je traite dans ma thèse du principe de proportionnalité en droit international humanitaire. J’y présente de nombreux aspects théoriques, qui auront, je l’espère, un impact pratique pour la suite dans l’application de ce principe. »

Votre thèse est-elle sujette à débat ?

A.M : « Évidemment qu’on aura toujours des personnes en désaccord avec certains éléments de la thèse. Toutefois, il est toujours bon d’avoir différents avis, cela permet de faire avancer les choses. La thèse diffère de ce qu’on voit en cours à l’Université. En cours, on apprend plutôt à savoir ce qui a été dit et de quelle manière cela a été dit. Alors qu’ici on doit évidemment savoir ce qui a été dit pour ensuite s’en détacher et proposer quelque chose de nouveau et de personnel. Si on aime la nouveauté et la créativité, la thèse permet de s’épanouir davantage. »

A.H : « Mon sujet de thèse porte sur le droit à l’autodétermination des patients. Celle-ci touche donc au droit de la personnalité. J’ai deux directrices de thèse qui me suivent. Cela fait une année que je suis inscrite en thèse et cela peut durer au maximum 5 ans. »

Entre enseignement et recherche, quel est votre pourcentage d’activité consacré d’une part à l’enseignement et à la recherche d’autre part ?

A.M : « Contractuellement, on est engagé à 100%. On a 60 % prévu pour l’assistanat avec une répartition selon diverses tâches et 40% pour le travail personnel dont la thèse. Après, il faut faire preuve de flexibilité pour être disponible envers les Professeurs. De plus, le pourcentage de répartition varie car en période d’examens on doit les préparer, les surveiller et les corriger. Durant cette période, l’ensemble de notre temps est consacré à l’assistanat. Dans nos 60% d’assistanat, il y a notamment les recherches scientifiques pour les Professeurs. Il y a également le travail d’édition, qui consiste à relire, contrôler les notes de bas de page et proposer des modifications aux publications des Professeurs. On s’assure que la forme soit respectée. Tout le reste est en lien avec les cours. Il s’agit de jongler tout au long de l’année entre de nombreuses tâches différentes. »

Est-ce que tous les départements fonctionnent de la même manière ? 

A.M : « Non, une partie du Département de droit public fonctionne par un système de pool. Les assistants ne sont pas attribués à un Professeur. C’est-à-dire que plusieurs Professeurs peuvent nous demander des travaux pour eux. Dans d’autres départements, un Professeur travaille avec le ou les mêmes assistants tout au long de la période d’assistanat. Le Département de droit public est un grand département et compte de nombreuses branches du droit. Par exemple, le système de pool ne s’applique pas (encore) pour les assistants en droit administratif. Ils sont avec le Professeur de droit administratif et restent plus ou moins dans le même domaine. Les assistants en charge des cours reliés au domaine dit « constit’ » il y a une assez grande diversité dans les cours proposés, ainsi les assistants peuvent assister différents cours. J’ai été assistante pour le cours de droit constitutionnel de première année durant trois ans, un semestre sur le cours de droit des migrations avec le Professeur Hottelier, un autre sur le cours  de Master comparative human rights dispensé par la Professeure Hertig-Randall, et un semestre pour le cours des droits fondamentaux avec le Professeur Hottelier. Il y a beaucoup de tournus car le Département de droit public contient beaucoup de cours ». 

A.H. : « Comme l’a dit ma collègue, on est sur 60% d’assistanat et 40% de thèse. Cette répartition hebdomadaire est théorique. En pratique, cette répartition dépend de la période de l’année. Sur un mois, en période d’examens, on peut être uniquement concentré sur l’assistanat. L’été par contre on est plus focalisé sur notre thèse, car il n’y a plus les cours, même s’il y a la session d’examens du mois d’août. Ensuite, cela dépend également des Professeurs par rapport au travail qu’ils nous demandent. »

Quel est votre rôle avec les étudiants ?

A.M : « Je pense que nous sommes là pour encadrer et soutenir au mieux les étudiants. Les assistants sont là pour répondre aux questions, aider sur le fond mais aussi pour donner, dans la mesure du possible, des conseils généraux sur ce que sont les études de droit, qui  ne sont pas des études faciles. Beaucoup d’étudiants, et j’en ai fait partie lorsque j’étais moi-même étudiante en première année, ne connaissent pas les études de droit. Souvent le plus difficile est de se familiariser avec la nouvelle méthode d’apprentissage et de compréhension du fonctionnement du monde académique. De plus, il est utile de comprendre ce que les Professeurs attendent des étudiants. Les assistants sont ainsi là pour les guider mais aussi de leur donner confiance. Pour ma part, j’ai l’image que nous jouons le rôle un peu de « grande sœur/grand frère. »

Comment percevez-vous votre relation avec les étudiants ? 

A.M. : « Il arrive que certains étudiants confondent assistant et répétiteur. Nous sommes à disposition pour répondre à toutes les questions mais il faut qu’en amont un travail a été fourni par l’étudiant. Nous savons que les études de droit demandent une charge de travail personnelle importante. J’ajouterai que le passage entre le collège et l’Université est un sacré changement, il faut l’encaisser lors de la première année en plus du reste. Les étudiants doivent véritablement gagner en autonomie. Les assistants peuvent également leur donner quelques conseils sur la manière d’étudier. Nous sommes là pour les guider. »

A.H. : « Moi qui suis assistante tant en Bachelor qu’en Master, j’ai pu noter que les relations sont un peu différentes. Sur les cours en Master, j’ai plus d’échanges et de réflexions sur certains sujets avec les étudiants. Donc c’est très enrichissant et intéressant comme relation. Alors qu’avec les étudiants en Bachelor, on est plus dans de l’encadrement pour les guider sur les notions de base. C’est une aide qui est la bienvenue au cours principal. Dans les deux cas, on est à leur disposition mais on n’est pas là pour leur refaire le cours. C’est aussi dans leur intérêt que cela se passe comme ça, afin qu’ils gagnent rapidement en autonomie et qu’ils soient responsabilisés dans leur gestion des cours. Le but est de répondre à des questions, d’approfondir certaines notions. Il ne faut pas oublier qu’en première année, ils sont plus de 500 étudiants, donc on ne peut pas se permettre avec certains qui viennent chaque semaine vers nous, de leur refaire le cours, en raison de l’égalité de traitement qui doit être respectée. Sinon pour les autres, c’est injuste.»

Qu’est-ce qui explique cette différence de relations entre les étudiants en Bachelor et ceux en Master ?

A.H. : « La différence, c’est que les premières années ont énormément de notions de bases à apprendre. Ils commencent tout simplement leur formation. Alors que les étudiants en Master ont déjà 3 ans de formation. Ils ont un bagage de connaissances plus lourd que ceux qui sonr en première année, donc forcément cela permet d’aller plus loin dans la réflexion. D’autant plus qu’en Master, ils sont moins d’étudiants qu’en première année. On peut passer plus de temps avec eux sur certaines choses. »

Madame Hauser, pourquoi avoir choisi la profession d’avocate ? Quelles étaient vos motivations ? 

A.H. : « Lorsqu’on fait 5 ans de droit à l’Université, on se demande forcément à un moment donné  « qu’est-ce que c’est que d’être avocat? ». C’est pour cela qu’une partie des étudiants choisissent d’en faire l’expérience en étude. D’autant plus qu’un stage est très formateur. Evidemment, il peut arriver que le stage ne se passe pas toujours très bien mais dans tous les cas c’est très enrichissant. Pour ma part, ce qui m’a motivée à devenir avocate, c’est le côté humain, les relations que l’on a avec les clients ce qui, pour moi, est très important. D’autant plus qu’en droit de la famille, on a ce relationnel qui compte énormément. Au fond, après une journée où l’on a fait du droit de la famille, on a le sentiment d’être utile. On peut se dire : « j’ai aidé cette famille à aller un petit mieux ». Donc il y a quand même ce petit sentiment de satisfaction lorsqu’on a abouti à une solution qui nous semble juste et éthique. Ce que j’aime bien dans le droit, c’est le côté recherche. Lorsque j’avais un dossier qui m’était confié, j’aimais aller au bout de l’argument en trouvant la faille, en allant chercher dans les jurisprudences pour prouver le point de vue des clients et les défendre au mieux. »

Pourquoi avoir fait un saut dans l’assistanat ? Pourquoi ce détour ?

A.H. : « Si je n’ai pas continué l’avocature c’est parce que je voulais faire une pause après mon stage avant de repartir dans une étude pour voir autre chose. Raison pour laquelle je me suis dirigée vers l’assistanat. Finalement le droit mène à tant de carrières différentes. Je ne voulais pas toute suite me lancer définitivement dans l’avocature. De plus c’est un atout supplémentaire de faire une thèse. Dans certains cantons, notamment celui de Vaud, c’est assez valorisé. »

En revanche, Madame Maroonian vous avez opté pour autre chose que de l’avocature, pourquoi ? 

A.M. : « L’avocature m’attire moins. J’ai fait des stages d’observation dans des études pour m’en rendre compte. Je ne me suis pas sentie suffisamment investie et je ne me voyais pas faire ce métier plus tard. Lors de mon Master en droit international, j’ai éprouvé énormément de plaisir. J’avais donc déjà un intérêt profond pour le droit international. Par la suite, j’ai aussi fait des stages dans des organisations internationales comme l’ONU et le CICR. Grâce à ces expériences, j’ai pu confirmer mon intérêt pour le droit international. J’ai aussi travaillé une année au TAF (Tribunal administratif fédéral) en droit d’asile qui est un mixte entre du droit suisse pur avec des éléments de droit international. »

Donc le droit ne se limite pas uniquement à l’avocature ?

A.M. : « En effet, le droit ouvre beaucoup de portes comme l’a dit ma collègue. Toutefois, il est important de préciser que de nos jours à certains endroits, pour occuper un poste de juriste, il faut être titulaire du brevet d’avocat alors qu’il ne s’agit pas d’exercer le métier d’avocat pour un tel poste. Il y a quelques années en arrière, il n’était pas demandé pour un poste de juriste d’être titulaire du brevet. Les temps changent énormément …. »

Pourquoi les étudiants devraient-ils s’intéresser au métier d’assistant avant de véritablement se définir ?

A.M. : « L’assistanat permet d’être actif. De plus, cela donne la possibilité d’être en contact direct avec les Professeurs. Ce sont des expériences enrichissantes. Cela permet de faire de la publication dans des revues, avant d’avoir terminé la thèse. Ce qui est agréable, c’est que c’est un travail personnel. Personne ne vient nous forcer à écrire une thèse. Si vous en sentez l’envie, vous êtes libre de le faire. C’est une forme d’indépendance. Lorsque votre théorie commence à prendre forme, vous pouvez en parler et vous confronter à d’autres avis. Cela permet également de créer des contacts. Vous rentrez petit à petit dans le monde académique. De plus, notre thèse peut servir à d’autres personnes. Tout comme je peux aussi avoir besoin d’une partie du travail de quelqu’un. Donc il y a des échanges qui se font. La rédaction d’une thèse demande une forme de rigueur par rapport à soi-même. Il faut la faire parce qu’on en a envie. C’est important de prendre le temps de bien réfléchir avant de se lancer dans une telle aventure. Je conseille à quelqu’un qui veut faire une thèse, d’aller voir comment cela se passe dans le monde professionnel avant de revenir à l’Université pour l’écrire. J’ajouterai que l’assistanat sans thèse est limité dans le temps. L’assistanat est principalement dédié aux personnes qui en font une, en sachant que c’est maximum 5 ans. Cette possibilité est la meilleure pour avancer sa thèse. »

A.H. : « Il faut être motivé pour faire de l’assistanat comme le dit ma collègue. Je pense que s’il y a un sujet qui attire, l’assistanat permet de l’étudier en profondeur. C’est toujours une manière de se spécialiser. Ensuite si l’on désire faire une carrière académique, on doit passer par le doctorat. C’est très formateur si l’on souhaite par la suite publier des articles en parallèle de la profession d’avocat. Sur le plan humain, c’est extrêmement enrichissant. On rencontre énormément de personnes. On a plus ou moins la même tranche d’âge, et plus ou moins les mêmes buts. Ce qui donne lieu à beaucoup d’échanges entre nous., comme ce lien avec les étudiants qui permet de soulever des points ou des questions que l’on ne s’était pas forcément posé auparavant. »

Je remercie ces 2 assistantes qui m’ont consacré du temps pour répondre à mes questions. J’espère que ces réponses permettront d’éclairer les étudiants qui se sont posés les mêmes questions que moi. 

Remo ORSO

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