Gestion de conflits : quelle est la place de la médiation face à la machine judiciaire ? (I)

Gestion de conflits : quelle est la place de la médiation face à la machine judiciaire ? (I)

Entretien avec Madame Katia Pezuela, avocate, médiatrice et formée en droit collaboratif : Mme Pezuela vient tout récemment de quitter l’arène judiciaire et son métier d’avocate « traditionnelle » pour se consacrer à d’autres modes de résolution de conflits, plus en adéquation avec ses valeurs personnelles. Avec une amie, elle a créé AlterNeo, une société de conseil et résolution de conflits. C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai été à sa rencontre et que nous avons parlé de ses choix et de la médiation. 


Partie 1 – PARCOURS PERSONNEL : d’avocate à médiatrice 


LE METIER D’AVOCATE

Après une maturité en économie, c’est par désir d’avoir une large palette de perspectives professionnelles que Mme Pezuela se tourne vers le droit. Suite à l’obtention d’une licence en droit à Lausanne, deux voyages et un postgrade en droit européen, elle commence son stage d’avocate. Tant le contact avec les gens que la géométrie variable avec laquelle le métier d’avocat peut être exercé l’amènent à poursuivre cette profession. Ayant obtenu son brevet en mai 2007, Mme Pezuela a toujours exercé comme généraliste et de manière indépendante au sein d’une étude. Elle était notamment associée chez Sedlex Avocats depuis 2012. 


LA MEDIATION

« J’ai toujours été attirée par le fait de pouvoir négocier, de pouvoir concilier, sauf que par le passé je ne le faisais que sur position, sur la base de considérations juridiques, et en fonction des rapports de force en présence. »

Après avoir participé à quelques séminaires et conférences à ce sujet, Mme Pezuela décide de se lancer dans la formation en médiation en premier lieu comme complément, « pour mettre une corde à mon arc ». Sa formation, un CAS médiation en entreprise à la HEIG-VD, se déroule sur 27 journées et comporte diverses lectures et un travail de mémoire. Dite formation est moins académique qu’interactive avec beaucoup de jeux de rôles. Elle est par ailleurs étalée dans le temps « ce qui permet d’intégrer, de digérer et de comprendre la posture du médiateur car il y a un travail sur soi à faire ». Ce travail porte en particulier sur le fait de changer cette attitude qui consiste à donner un avis sur tout, à apprécier et à juger.

Actuellement, Mme Pezuela est en train de suivre une formation complémentaire au sein du Groupe Pro Médiation pour obtenir une certification délivrée par la Fédération suisse des médiateurs. Ces formations nécessitent une expérience professionnelle préalable pour bénéficier d’une certaine expérience de vie mais en aucun cas un prérequis de formation juridique.

Puis, en tant que médiateur, la pratique est très importante « pour avoir des outils, pour développer l’écoute, mettre à l’aise les gens et réussir à ce qu’ils parlent dans un espace sécurisant et bienveillant ». Le développement de la créativité est aussi indispensable, « on est peu créatif dans la vie et d’autant plus si on est en plein conflit ».


LE VIRAGE

Bien qu’en travaillant de manière indépendante, l’exercice de la profession d’avocate commençait à devenir pesant pour Mme Pezuela et cela même si elle me dit avoir exercé en restant au plus proche de ses valeurs personnelles. « Par exemple, en droit de la famille, les enfants restaient au centre. Dès que l’enfant devenait un objet dans la procédure, je n’étais plus d’accord de suivre mon client ». Informer son client de ses limites est donc possible et non en contradiction avec le mandat car l’avocat est en droit de le refuser. Cependant, malgré ses choix des mandats « je ne me trouvais pas en adéquation, ayant l’impression de ne pas pleinement aider les gens et de ne pas les écouter. J’avais un sentiment de ne pas faire juste ». 

Mme Pezuela me confie : « J’avais des dossiers où j’avais l’impression de porter une croix. C’est fort, mais c’était réellement un poids ressenti sur les épaules, je portais une responsabilité démesurée ». « Au final, même en donnant le meilleur de moi-même et en obtenant gain de cause, le résultat n’était malgré tout pas satisfaisant. Pour mon client, sa vie n’était pas meilleure ». Cette frustration était certainement due au fait que « Le juge tranche avec son glaive et détermine qui a tort ou qui a raison. La procédure judiciaire est un combat. Long et coûteux. Le but c’est de gagner et pour gagner il faut souvent écraser l’autre. Au tribunal, on gagne par rapport à une position juridique. On ne va pas forcément écouter les besoins et intérêts des gens ». En médiation, la donne est différente, puisque « on va écouter les enjeux réels de chacun ». Là réside la force de la médiation, car si les réels besoins n’ont pas été entendus, le résultat ne sera jamais satisfaisant et même en ayant obtenu gain de cause, les gens continuent à être frustrés. 

Particulièrement en droit de la famille, Mme Pezuela définit la pratique du « gagnant-perdant » comme destructrice. En se limitant et en attisant les rapports de force entre les conjoints et/ou les parents, on risque d’alimenter le conflit et le faire perdurer. Cela est surtout dévastateur pour les enfants. Il est faux de penser que dans ces conditions un jugement de divorce va apaiser et le conflit peut devenir alors chronophage. « La personne vient voir son avocat qui a pour mission de le défendre. Dans les faits, l’avocat risque d’enfermer son client encore plus dans ses positions pour ne plus en démordre et se battre jusqu’au bout. C’est ainsi que l’avocat est formé : évaluer une situation juridique sous l’angle des dispositions légales, défendre cette position juridique et tout faire pour obtenir gain de cause. Dans les faits, l’avocat ne va pas chercher ce qu’il y a dessous, ce qui compte vraiment, indépendamment des lois, car on n’est pas formé pour cela ». 

Au fil des procédures, des mandats, des procès, Mme Pezuela a fait ses constats. « Il y avait un décalage, je n’étais plus centrée avec ce que je faisais. En faisant cette formation de médiation, j’ai appris une autre manière de régler les conflits. J’ai acquis de précieux outils comme l’écoute active pour remettre les gens au centre, travailler sur leurs besoins et les enjeux réels du conflit. En travaillant ainsi, j’ai immédiatement redonné du sens à mon métier : aider les gens à régler leurs problèmes ».

C’est pour ces diverses raisons que Mme Pezuela s’est associée à une amie, Mme Sandrine Chiavazza, également avocate, médiatrice et formée en droit collaboratif pour créer une nouvelle structure qui se nomme AlterNeo. Elles ont quitté la scène judiciaire, « on a voulu se distinguer de la posture de l’avocat classique, pour proposer à nos clients des alternatives pour régler leur conflit, sans passer par le procès ». Pouvant être considéré comme une étude par le domaine juridique, ce nouvel espace a pour vocation de prendre en charge les personnes, évaluer leur situation, rechercher ensemble leurs objectifs et les informer sur les modes alternatifs de résolution de conflits et sur le fait que la voie judiciaire n’est pas l’unique porte qui s’ouvre à elles. Leur cheval de bataille sont la médiation, le droit collaboratif ou encore la négociation intégrée. Mme Pezuela me précise qu’elles accompagnent leurs clients au tribunal pour ratifier un accord si ceux-ci le désirent mais elles ne feront plus de procédures judiciaires contradictoires. Dans ce cas, elles délègueront le mandat à des confrères ou consœurs avocat-e-s.  

Entretien à suivre avec Droit VS Médiation : outil ou alternative ? et L’avenir de la gestion des conflits 

Sandrine WIBIN


AlterNeo : www.alterneo.ch