Reparations or not, this is the question

Reparations or not, this is the question

Il y a 400 ans, les premiers esclaves ont foulé le sol américain. Aujourd’hui, il existe toujours un écart certain entre les Noirs et les Blancs américains. Un processus de réparation a ainsi été lancé. Ceci relève des questions historiques, politiques et juridiques. 



Dès le XVIIe siècle, l’esclavage des Noirs importés d’Afrique était la base de l’essor économique de la première puissance mondiale actuelle. En effet, le coton récolté par ceux-ci représente près de 60% des exportations du pays. De plus, le commerce des esclaves afro-américains constitue un réel marché intérieur ayant rapporté des dizaines de millions de dollars aux États-Unis. Au-delà de ces chiffres économiques, la création d’une société esclavagiste a permis aux colons de construire leur fondement démocratique en toute “quiétude”. En effet, l’unique masse populaire pouvant les contrer était composée d’esclaves qui leur appartenaient. C’est sur cette base que la première démocratie mondiale a été créée. 

Inutile de vous rappeler que l’esclavagisme a créé une cession entre les diverses colonies de l’Etat fédéral américain. Dans le Nord, les conditions économiques et l’industrialisation n’impliquaient pas une dépendance de l’esclavagisme qui fut aboli peu après l’indépendance du pays. Néanmoins, le Sud était socialement et économiquement construit sur les fondements de l’esclavage ; créant une société agricole qui reposait sur la monoculture du coton et du tabac. En 1861 éclate la guerre de Sécession, opposant l’Union (États du Nord) aux confédérés (États du Sud). La cause principale de cette guerre civile était l’esclavagisme, symbole des différences flagrantes entre le Nord et le Sud du pays. Après quatre années d’hostilités, la victoire des troupes menées par Abraham Lincoln pousse à l’adoption du XIIIe amendement de la Constitution fédérale mettant fin à l’esclavage sur l’ensemble du pays.

L’adoption du XIIIe amendement fut suivi par le XIVe garantissant les droits civiques des Afro-américains et leur égalité devant la loi avec les Blancs. Le dernier amendement dit de « Reconstruction » fut le XVe, donnant le droit de vote aux anciens esclaves. Il est plausible de croire à une claire évolution des droits des anciens esclaves sur le territoire américain. Cependant, c’est tout le contraire qui arriva. Les esclaves qui avaient été violés, séparés de leur famille, torturés et maltraités n’étaient qu’au début de leurs souffrances. Les nouvelles souffrances dont étaient victimes les Noirs américains s’expliquent par la mise en place de diverses lois discriminatoires et de groupes paramilitaires comme le Ku Klux Klan, les White Liners ou les Red Shirts prônant une société américaine « créée pour l’homme blanc et non pour le noir ».

Les lois Jim Crow (Jim Crow Laws) sont une série de lois de ségrégation raciale. Celles-ci reconnaissaient l’égalité de droit entre les américains, tout en distinguant les citoyens selon leur appartenance raciale. La mise en place de ces lois se fit surtout dans les lieux et les services publics comme les églises, les écoles, les transports publics, etc. Le phénomène des lois discriminatoires est également très visible dans d’autres domaines comme l’armée, le logement ou le prêt bancaire. Toutes ces lois furent abolies par leCivil Rights Actde 1964 déclarant illégale la discrimination raciale. 

Ces quelques lignes contextuelles sont indispensables pour comprendre la complexité de l’évolution législative et la technicité d’une éventuelle réparation de l’esclavagisme, phénomène ayant traversé les âges de l’autre côté de l’Atlantique. 


Le sujet des réparations est complexe et découle sur une multitude de questions : A qui payer ? De qui ? Comment ? La réparation doit être matérielle ou morale ? Plusieurs procès de réparations ont existé. Le plus connu étant probablement la réparation de l’Allemagne de l’Ouest envers Israël ; celui-ci fut difficile à mettre en place et a découlé sur des problèmes éthiques et moraux. 

Pour ce qui est des États-Unis, depuis 1989, soit 30 ans ; à chaque session parlementaire, un député de Détroit nommé John Conyers propose que le Congrès réfléchisse à l’esclavage, ses conséquences et une éventuelle réparation. Ce dernier a ainsi créé un projet de loi tirant son nom d’une promesse d’Abraham Lincoln, le HR-40. En effet, l’ex-président abolitionniste américain voulait offrir un demi-hectare de terre et une mule à chaque esclave affranchi. Il n’en fut rien.    

Le HR-40 a pour but de créer une commission parlementaire chargée “d’étudier et concevoir des propositions de réparations en faveur des Africains-Américains”. L’idée de réparation est longtemps restée bloquée et marginale. Selon un sondage de la Cable News Network(CNN), plus de 80% des Américains blancs seraient opposés aux indemnisations pour les diverses discriminations dont ont été victimes les Afro-américains. Une polémique a récemment été lancée lorsque le sénateur républicain Mitch McConnell écartait l’idée de l’indemnisation en évoquant le fait qu’il était absurde d’indemniser un acte s’étant passé il y a 150 ans et pour lequel aucun de ceux qui vivent aujourd’hui en est responsable. De plus, l’homme politique américain a ajouté que l’élection de Barack Obama avait été une forme de remords pour le “pêché originel de l’esclavage”.

L’élaboration du projet de loi ainsi que la virulente intervention du sénateur républicain ont impliqué un bon nombre d’avis et de réactions autour de la question de la réparation pour l’esclavage. Deux avis divergents seront démontrés. D’un côté, Ta-Nehisi Coates, un écrivain et journaliste originaire de Baltimore. Son père était un ancien membre des Black Panthers. Il est connu pour être un auteur engagé, se battant pour les droits civiques des Noirs américains. En 2014, il a notamment relancé le débat d’une éventuelle réparation de l’esclavagisme en publiant son essai “The Case for Reparations”. De l’autre côté du débat, se trouve le jeune étudiant en philosophie et chroniqueur pour les questions tournant autour du racisme, Coleman Hughes. Ces deux penseurs ont plusieurs points communs, notamment d’être les descendants de plus de 250 ans de discrimination et de maltraitance. 

Hughes reconnait la tragique histoire et destinée des Noirs américains. Néanmoins, il estime que le projet de loi n’est pas assez actuel et évoque un problème passé. Le réel combat actuel tournerait plutôt autour de thèmes comme le taux d’incarcération ou le nombre d’homicides dans les ghettos n’ayant jamais été aussi haut. “Nous ne devons pas laisser l’histoire nous détourner des problèmes du moment”. Ainsi Coleman Hughes souhaite des quartiers plus sûrs, une sécurité sociale plus importante, de l’éducation et des écoles pour tous, un système pénal moins punitif. Ce sont ces points qui sont les plus importants pour établir la stabilité et l’égalité dans la société américaine. 

De plus, il pense qu’une éventuelle réparation augmenterait la division au sein du pays. Il considère que ce serait une injure de “mettre un prix” sur la souffrance des ancêtres. La relation des Noirs et des Blancs deviendrait une transaction et l’union sociale sera caractérisée par un procès entre plaignants et accusés. Par ailleurs, il est d’avis que les réparations devraient uniquement être réservées aux victimes directes du drame, et non pas à l’ensemble des Noirs américains. Ce processus augmenterait le nombre de victimes. 

Ta-Nehisi Coates, quant à lui, pense que les États-Unis ont réellement été marqué par leur héritage. Celui-ci se doit d’être réparé si la société américaine veut avancer. La réparation devrait avant tout passer par un processus de reconnaissance. Reconnaissance des actes inhumains adressés aux esclaves, mais surtout une reconnaissance générale. Coates aimerait que l’Etat américain reconnaisse que sa puissance a été créée grâce au travail dans les champs de coton ayant apporté plus de 600 millions de dollars représentant 50% de l’activité économique du pays. Il détourne également l’argument temporel avancé par Mitch McConnell, en évoquant le fait que les États-Unis versaient jusqu’en 2000 des pensions de retraite aux descendants de soldats ayant bataillé durant la guerre de Sécession. Ainsi, il estime que la réparation pourrait réduire les écarts non-comblés entre les Noirs et les Blancs.


La question de la réparation n’a pas encore trouvé de réponse claire. Une fois de plus, le HR-40 ne passera pas. Cependant, une réponse est sûre. Les États-Unis se doivent de résoudre ce problème, afin de combler les écarts au sein du pays.

Antoine DOBRYNSKI