Au sein du Service juridique de l’Union internationale des télécommunications (UIT)

Au sein du Service juridique de l’Union internationale des télécommunications (UIT)

Travailler dans une organisation internationale : M. Arnaud Guillot, Directeur du Service juridique de l’Union internationale des télécommunications (UIT) à Genève a accepté de répondre à mes questions pour présenter le métier de juriste au sein d’une organisation internationale. 



A PROPOS DE L’UIT : STRUCTURE ET FONCTIONNEMENT 

L’Union internationale des télécommunications (UIT)/International Telecommunication Union (ITU) basée à Genève existe depuis 1865. Cette organisation s’occupe du développement des télécommunications dans le monde entier, du télégraphe aux satellites en passant par les smartphones et Internet. Bref, sans l’UIT, le monde moderne tel que nous le connaissons aujourd’hui ne pourrait tout simplement pas fonctionner. Cette organisation intergouvernementale et institution spécialisée des Nations Unies est composée de 193 Etats membres et 700 entités non gouvernementales. L’UIT est organisée selon une structure fédérale avec une direction à « cinq têtes », élue tous les 4 ans par l’organe suprême : la Conférence de plénipotentiaires. Elle est divisée en plusieurs secteurs d’activité : Secteur des radiocommunications, Secteur de la normalisation des télécommunications et Secteur du développement des télécommunication. Le tout est chapeauté par le Secrétariat général. Le Département juridique est un service d’appui à l’ensemble de la structure.  


QUI EST ARNAUD GUILLOT ? 

Au sein de l’UIT depuis 1984, Arnaud Guillot est aujourd’hui le Directeur du Département juridique de l’UIT. Revenons tout d’abord sur son parcours  avant d’aborder les enjeux de son poste actuel. Nous terminerons avec ses conseils à l’intention des étudiants en droit et intéressés par le domaine international. 


PARCOURS 

Arnaud Guillot a fait son cursus universitaire en France, tout d’abord à l’Université de Haute Normandie, puis à l’Université de Paris II Panthéon. Il est titulaire d’une Licence en droit, d’une Maîtrise en droit administratif et d’un DESS en droit et administration des organisations internationales.

Mais pourquoi avoir choisi le droit ? A. Guillot explique qu’il a choisi le droit par défaut, voulant surtout éviter les mathématiques et la physique, même si ces deux branches sont tout de même utiles pour le droit, comme il le précise : « J’ai réalisé plus tard que le fait d’avoir un esprit mathématique et rationnel est un avantage dans le domaine juridique ». Tout a commencé par plusieurs stages à l’UIT qui ont par la suite débouchés sur un contrat d’expert/consultant puis sur un contrat de courte durée. Finalement, A. Guillot est arrivé là où il est aujourd’hui : Directeur du Service juridique, à la tête d’une équipe composée de juristes.  


SERVICE JURIDIQUE DE L’UIT : QU’EST-CE DONC ? 

Il faut tout d’abord savoir qu’au sein de l’UIT, « toutes les activités de nature juridique sont centralisées » explique A. Guillot. Ainsi, tout ce qui relève du domaine juridique passe nécessairement par le Service juridique. Le champ d’activité du Service juridique est très large : « ça va du droit des contrats qui sont conclus pour que l’organisation fonctionne (contrats de service, d’achat, de construction de bâtiments), ça passe évidemment par tout ce qui relève de la fonction publique internationale, du « droit du travail » des organisations internationales, donc toutes les relations avec les fonctionnaires de l’organisation ainsi que tous les litiges qui sont générés par les relations employeur – employé. On a un gros volume d’activité dans le droit de la propriété intellectuelle généré par le fait que l’UIT a un Secteur de normalisation des télécommunications ». A ce stade, A. Guillot présente surtout des domaines du droit privé, mais qu’en est-il du droit international ? « On fait évidemment du droit international et en particulier du droit des traités puisque l’UIT est source de traités internationaux. On fait de la rédaction de propositions de clauses pour des traités internationaux et de l’interprétation de traités internationaux conclus sous l’égide de l’UIT. De même le Service juridique participe à l’élaboration et à l’interprétation des instruments juridiques formant le cadre réglementaires de l’Union » explique A. Guillot. De plus, il précise que le Service juridique a également dans son portefeuille les problématiques de privilèges et immunités de l’organisation internationale et de ses fonctionnaires. La révision des contrats, accords, Memoranda d’accord etc. conclus dans le domaine du développement fait également partie des activités du Service juridique, tout comme la conclusion et négociation des accords de pays hôtes (qui sont conclus par l’UIT lorsqu’elle organise des conférences en dehors du siège).

Dans son champ d’activité à titre personnel, A. Guillot s’occupe également de questions politiques : « que ce soit le Yémen, le Kosovo, la Palestine, je m’occupe de résoudre les éventuels conflits qui pourraient être générés par les statuts particuliers de certaines entités. L’UIT a beaucoup de particularismes juridiques et fonctionnels. Un de ces particularismes, c’est le statut que l’Etat de Palestine a au sein de l’UIT, qui est un statut qui va au-delà de celui accordé dans la plupart des autres organisations internationales (excepté l’UNESCO). A part à l’UNESCO, c’est à l’UIT que la Palestine a le plus de droits au sein des organisations internationales de la famille des Nations Unies » explique A. Guillot. Il coordonne les négociations découlant de ce particularisme, volet qui n’est pas propre au Département juridique en soi. 

Évoluer au sein du département juridique c’est donc évoluer dans des domaines très divers du droit. C’est d’ailleurs un des éléments qui intéresse particulièrement A. Guillot : « On est beaucoup moins « sclérosé » que d’autres services juridiques, dans d’autres organisations internationales, qui n’ont pas un portefeuille aussi large. Par contre, ça génère aussi beaucoup de stress. Je ne suis pas spécialiste dans tous ces domaines. J’ai donc essayé de construire une équipe qui me permet de répondre à ces besoins mais ce n’est pas toujours évident. C’est aussi une charge de travail assez lourde, mais je trouve que c’est ce qui fait l’intérêt du travail ». 


CONFÉRENCES À L’ÉTRANGER 

En principe, A. Guillot part chaque année à l’étranger pour une conférence qui dure entre trois et cinq semaines. Que se passe-t-il lors de ces conférences ? A. Guillot détaille : « Lors de conférences, nous sommes en charge de toutes les problématiques de procédure, des questions juridiques de fond et de la gestion des pouvoirs des délégations, puisqu’elles sont accréditées (en tout cas lors de conférences ayant vocation à conclure des traités). Pour vérifier les accréditations, une commission des pouvoirs est mise en place. C’est un membre de mon équipe qui assure le secrétariat de cette commission. A chaque fois qu’il y a des conférences, je me déplace, mais ça ne fait pas tant de déplacements que ça. J’ai une fonction relativement sédentaire. Par contre quand on se déplace, on se déplace relativement longtemps. L’essentiel du travail se fait donc au siège de l’UIT à Genève ». 


VIE PROFESSIONNELLE ET VIE DE FAMILLE : DIFFICILE CONCILIATION ? 

A cette question, voici ce que répond A. Guillot sans détour : « Je ne vais pas vous cacher que ce sont rarement des journée de moins de 11 ou 12 heures,  quasi non-stop, en temps normal. Pendant une conférence, c’est plus fréquemment entre 15 et 18 heures, avec des pics parfois qui nous amènent à travailler non-stop deux jours d’affilée, mais bon, c’est relativement peu courant. Mais c’est vrai que c’est une grosse charge de travail honnêtement, donc il faut avoir une famille conciliante et organiser sa façon de travailler : j’ai fait le choix d’avoir un temps de présence important au bureau mais quand je rentre à la maison, je déconnecte, sauf si vraiment il y a une urgence. C’est un choix. Il y a aussi le problème des réunions tant internes qu’externes qui sont extrêmement chronophages. Et ça, c’est difficile d’y échapper étant donné le poste que j’occupe ». 


QUELLES QUALITÉS POUR CE GENRE DE POSTE ? 

« Gestion de stress sans aucun doute, il faut être bien organisé. Je pense qu’il faut être aussi assez diplomate et très ouvert aux autres (mais ça c’est une qualité qui devrait être propre à tous les fonctionnaires internationaux !). Beaucoup de rigueur, un esprit analytique et un certain sens politique quand même. C’est moins vrai aujourd’hui, mais il faut une certaine qualité d’éloquence dans la mesure où une partie du travail, notamment lors de conférences, est de donner des avis juridiques oralement et « on the spot » », explique A. Guillot. 

De plus, l’UIT étant une organisation internationale, la bonne connaissance des langues est un élément clé. Comme l’explique A. Guillot, « il y a six langues officielles à l’UIT. On n’a pas de langue de travail mais en pratique la langue principale est l’anglais. Au niveau du Service juridique, on travaille entre 60% et 65% en anglais, 25% en français et 5% en espagnol. On ne travail ni en arabe, ni en chinois, ni en russe au sein du Service juridique mais c’est le cas dans d’autres secteurs.  L’anglais, le français et l’espagnol sont donc les trois langues principales. C’est un critère important dans le choix qui peut s’opérer en ce qui concerne les collaborateurs ».

Mais faut-il une maîtrise juridique de la langue ? A cette question, A. Guillot répond que la maîtrise juridique d’une langue est « forcément un plus mais ça ne paraît pas être un « must » chez nous. Il est sûr que s’il y a des connaissances techniques, on ne va pas refuser, mais ce n’est pas une absolue nécessité ». 


CONSEILS POUR ÉTUDIANTS 

A tous les étudiants qui potentiellement souhaiteraient travailler en tant que juriste au sein d’une organisation internationale, A. Guillot conseille et explique : « Je m’aperçois qu’on a de plus en plus besoin de praticiens du droit, des privatistes et de gens qui ont travaillé en cabinet. On a eu malheureusement aussi l’occasion d’aller récemment en arbitrage et donc il était très utile d’avoir dans l’équipe des collaborateurs avec de l’expérience en matière d’arbitrage et de contentieux de ce type, expérience que je ne possédais personnellement pas. Ce sont des profils maintenant très diversifiés qui nous sont nécessaires. On recrute – et je crois que c’est vrai pour toute toutes les organisations internationales – tout type de juristes, à savoir des internationalistes mais aussi des privatistes. C’est difficile de dire qu’il y a une filière à suivre, l’idéal est de diversifier ».

Aujourd’hui, la concurrence sur le marché du travail est rude et le domaine du droit n’y échappe pas. Face au grand nombre de candidatures, nous nous demandons souvent : mais comment se démarquer ? Le processus de sélection de candidats à l’UIT s’opère en plusieurs étapes. Le choix du profil se fait tout à bord par rapport au poste puis la différence se fait sur l’expérience. A ce sujet, A. Guillot précise : « J’ai conscience qu’en sortant de l’université, on ne peut pas accumuler une expérience considérable, d’où l’intérêt de faire des stages, des formations ou de continuer un cursus pour devenir avocat et intégrer un cabinet afin d’ensuite postuler dans des organisations internationales avec ce background très utile. Avoir fait un stage d’avocat et l’École d’avocature, à mon avis, facilite actuellement les choses. Ce n’est pas le cas à l’UIT, mais dans beaucoup d’organisations internationales, une des conditions de recrutement au Service juridique est d’être inscrit à un barreau national ». 

Le principe de l’égalité hommes-femmes est un sujet d’actualité de nos jours et les organisations internationales n’y échappent pas. Dans ce contexte, A. Guillot souligne que « aujourd’hui, le fait d’être une femme peut être, jusqu’à un certain point, un avantage ». En effet, les organisations internationales visent de plus en plus l’équilibre des genres, les femmes étant souvent « sous-représentées » aux postes décisionnels des organisations internationales. A cet égard, A. Guillot précise qu’il s’est efforcé à ce que dans le Service juridique de l’UIT, l’équilibre des genres soit respecté. A. Guillot explique également qu’il essaie de tendre vers un « équilibre linguistique » et un « équilibre entre les systèmes juridiques » (common law, civil law, mixed). Il considère que cet équilibre est utile, sinon nécessaire car  il est intéressant « d’allier » des approches juridiques différentes. Avoir donc une formation bicéphale en matière juridique est également un plus. 


CONSEILS POUR L’INSERTION DANS LE MONDE PROFESSIONNEL 

De par son expérience personnelle, A. Guillot conseille de « taper aux portes et de postuler aux avis de vacance publiés sur les sites des organisations internationales ». Il précise également : « Ne soyez pas modeste, ne pensez pas que vous ne serez pas à la hauteur ou que vous ne serez pas choisis. Ne faites pas preuve d’irréalisme non plus, mais il ne faut pas considérer que c’est un monde dans lequel on ne peut pas pénétrer. A l’UIT, il n’y a pas de cooptation. Les concours sont ouverts et c’est donc transparent, ne laissant pas de place au favoritisme. Le choix se fait sur les qualités propres qui ressortent des dossiers. » De plus, l’UIT fait passer parfois des tests écrits et des interviews aux potentiels candidats. « Souvent, la différence peut se faire sur l’interview. Faites aussi attention, les fautes de langue sont rédhibitoires, surtout pour un juriste. Renseignez-vous sur l’organisation quand vous postulez, sur sa structure, son histoire, son fonctionnement. C’est évidemment un plus de réaliser que quelqu’un a travaillé son entretien » conseille A. Guillot.


CONCLUSION 

En bref, comme dirait A. Guillot : « sans l’UIT, vous n’auriez pas de smartphones, vous ne pourriez pas regarder la télévision, écouter la radio, sans même parler de l’Internet. C’est bourré de normes et ces normes-là sont pour la plupart d’entre elles élaborées et développées à l’UIT ». Voici comment résumer le champ d’activité de cette organisation.

Je remercie chaleureusement A. Guillot pour son accueil, le temps accordé en vue de la réalisation de cet article et son enthousiasme lors de l’entretien. 

Catherine BOYARKINE 


BIBLIOGRAPHIE 

[https://www.itu.int/en/history/Pages/DiscoverITUsHistory.aspx] (02.10.19). 

[https://www.itu.int/fr/Pages/default.aspx] (03.11.19).

Image de garde : [https://www.itu.int/en/history/Pages/ITULogo.aspx] (25.10.19).